21/02/2008
Bien et bof (en même temps)
Plus de trois ans ont passé depuis
Flashback qui avait fait de lui le rookie de l’année.
Kennedy a pris son temps pour partir à l’assaut du rap, et nous livre un bon premier album…dans l’air du temps.
Pour qui a un peu trop regardé Matrix et accorde de l’importance aux signes, Ali Touré pourrait bien être l’Elu du rap français. Il y a d’abord ses débuts, encore adolescent, aux côtés des stars qu’allaient devenir
Sinik et
Diam’s. Il y a ensuite ces invitations de rappeurs en vue comme
Booba et
La Fouine, qui n’ont pas pour habitude de tendre le micro au premier venu. Il y a enfin sa ville, Villeneuve-le-Roi, dont la situation géographique à proximité des fiefs de
MC Solaar et de la
Mafia K’1 Fry lui permit d’aller chercher
Demon One et
Mamad d’Intouchable sur son premier maxi. On conviendra qu’on peut se lancer dans le rap avec moins de prédispositions…
La pochette de
Cicatrice n’a d’autre intérêt que de le voir sans son indéboulonnable casquette. L’idée de reproduire graphiquement des cicatrices sur une pochette n’est pas neuve.
Casey notamment l’avait déjà popularisée. Ne sont pas neuves non plus certaines rimes dont l’écoute répétée devient désagréable, comme «
Plus je connais les hommes plus j’aime mon chien ». Les auditeurs se lasseront sans doute un jour, si ce n’est déjà le cas, de ces expressions interchangeables d’un artiste à l’autre, qui semblent de plus en plus faire du rap une musique en circuit fermé. La mode est au punchlines. Certains en ont même fait leur fond de commerce, et ils remportent un certain succès. Les albums de ces rappeurs d’une mesure auraient-ils seulement eu leur place dans les bacs à la fin des années 90 ?
« J’étais comme Adidas, j’aimais trainer en bande »Kennedy a bien sûr lui aussi son lot de petites trouvailles imagées. Mention spéciale à : «
Mes chances de réussir étaient minces comme un grain de riz, j’ai dû frauder pour avoir un meilleur train de vie » ; «
J’étais comme Adidas, j’aimais trainer en bande », et «
Avant on jouait aux billes avec nos crottes de nez, maintenant on vend de la farine pour faire du blé » ! Pour le reste, il est difficile de lui trouver un talent particulier de lyriciste, même s’il faut lui reconnaitre une certaine facilité à se raconter avec des mots simples. Les trahisons, les séparations, le «
sourire rare comme un 29 février » et la douleur des quartiers où «
l’amour n’a pas de prix mais la violence est gratuite » sur «
Cicatrice ». La désintégration à la française sur «
Bâtard de français » : «
J’paierai pour voir les députés s’mettre à notre place, que la vie leur mette une grosse claque », «
Mon cœur un bunker, j’sens plus la douleur, dans nos quartiers on voit l’hexagone en couleur ».
Ceux qui se demandent quels rappeurs
Kennedy apprécie n’ont qu’à ouvrir bien grand les oreilles. Deux références dominent. Celle à
Booba, («
J’suis l’bitume avec des Nike air » ; «
J’vendrai de la coke si t’achètes pas mon album », et celle à la
Mafia K’1 Fry. Un hommage à
Intouchable par ci («
Intouchable comme Dry et Demon One »), quelques emprunts à
Kery James par là («
Pas condamnés à l’échec, t’as raison Kery » ; «
Dès qu’j’fais c’morceau ça part en couilles, j’aperçois des hooligans dans la foule ») et quelques expressions locales («
Foolek », «
gros ») sont là pour rappeler que
Kennedy est «
Trop 9-4 » (prononcer «
neufkat »). La Bretagne a le breton, le Nord ses briques rouges et la Corse ses cochons sauvages. Le Val-de-Marne n’a en revanche pas grand-chose à offrir comme folklore local. Alors
Kennedy va le chercher dans ses lascars à capuches et sa violence, et fait flotter le sombre étendard de son département.
Une voix impressionnante qui déborde presque du CDCar
Kennedy, c’est avant tout ambiance bourrin. S’est-il levé du pied gauche avant d’écrire «
Nique sa mère ». Il ne s’est en fait pas levé, puisque «
Nique le matin j’me lève à 15h00 ! ». Il n’a sans doute pas non plus mangé un sandwich au saucisson, puisque «
Nique le jambon ! ». Après Nique Ta Mère,
Kennedy s’exerce donc aux déterminants possessifs avec ce défouloir jouissif. «
Majeur en l’air, fuck le monde ! », balance t-il avant de faire la liste de tout ce dans quoi il souhaiterait donner un coup de pied. Ca pète, et ca soulage ! Remercions le au passage, ainsi que sa major, de nous avoir quand même épargné sur son skyblog un concours du genre : «
Toi aussi invente des phrases commençant par ‘Nique sa mère’ et gagne un album de Kennedy’».
Cicatrice nous en apprend également un peu plus sur la sexualité des rappeurs. Tu rêves d’assouvir tes fantasmes sexuels ? Deviens MC !
Kennedy l’a fait en «
baisant une blonde et une brune en même temps », dixit «
En même temps ». Vous l’aurez remarqué, c’est la grande mode des chansons prêtes-à-rapper, ces chansons-écho où un même mot ou groupe de mots termine ou commence chaque mesure. Il ne reste plus qu’à caser quelques rimes entre. Et bien sûr, ce qui était original il y a quelques années («
Hardcore » d’
Idéal J ou «
En mode » de
Rohff, par exemple) devient banal aujourd’hui. C’est forcément moins compliqué que de se prendre la tête à écrire des récits structurés avec des liens logiques.
Après avoir reproché à
Kennedy quelques faiblesses, qu’il partage avec la majorité des rappeurs du moment, précisons quand même en quoi
Cicatrice se démarque du commun des MC’s.
La grande réussite de l’album est sa réalisation. Comme pour
Flashback, la claque est magistrale. Aucun des sons, tout en énergie et en basses pesantes et lentes, n’est à jeter. C’est ce qu’il fallait pour digérer la voix colérique, impressionnante, qui déborde presque du CD. D’Oseille, où la caisse claire sonne comme un sac plein de pièces d’euros, au très funky «
Truc de ouf » qui devrait révéler toute sa puissance en concert, on bouge la tête comme un coq. Même lorsque le thème est intime, Kennedy ne renonce pas aux sons obèses, comme «
Cicatrice », où la douceur et la mélancolie de l’accordéon côtoie la basse qui fait trembler l’instru comme les pas d’un géant.
Les amateurs de rap à gros bras verront dans Cicatrice une petite bombe. Ceux qui comptaient sur Kennedy pour découvrir la musique des halls se diront plutôt, comme ma voisine en regardant la liste des titres : «
c’est un peu caricatural… ».
Chronique rédigée par El Poulano