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"Roi sans couronne"
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Le 15 Juin 2008
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« C’est comme Van Gogh, Ness sera couronné le jour de son trépas. ». Déçu par les ventes de La mélodie des briques sorti en 2006, Nessbeal s’est trouvé depuis des points communs avec le peintre néerlandais mort dans l’anonymat et la pauvreté… dont les tableaux valent aujourd’hui des fortunes. Certain de son talent, cette première expérience en solitaire lui a fait avaler sa trompette, comme dirait Jean-Michel Larqué. Un accueil néanmoins honorable pour un album sans single en gélatine, sombre et dépressif, difficile d’accès du fait d’un flow dense et d’une écriture complexe. Il avait ajouté au livre d’or du rap français la signature d’un des Bic les plus intéressants de ces dernières années et d’un beatmaker talentueux en la personne de Skread.
Deux ans plus tard Nabil en a donc gros sur la patate. Ego affamé et bave aux lèvres, son envie de revanche en est décuplée. Plutôt que de cacher cette frustration, il l’affiche en toutes lettres sur la pochette de son nouvel album Rois sans couronne et la déverse d’entrée sur Rimes instinctives qui fait office de catharsis. Au son d’un violon affolé dans lequel il pisse- ça ne changera rien mais ça fait du bien- il balance que le talent est devenu « de la pisse de moineau dans un océan d’excréments », et conseille aux « nazes » d’en profiter car « la mascarade ne durera pas éternellement ». De quoi faire siffler les oreilles du rap français. On lui pardonnera cette prétention car elle est partagée par bon nombre de rappeurs… et qu’elle est justifiée !
On retrouve en effet avec un grand plaisir son flow baveux et postillonnant, ses figures de style imagées qui rappellent Lunatic, son « centre de formation ». Impossible de ne pas entendre une continuité entre La mélodie des briques et Rois sans couronne. A commencer par Skread qui a conçu la plupart des titres. On comprend que Ne2s lui fasse confiance tant son talent est grand et leur complémentarité manifeste. La capacité qu’a le Caennais d’élaborer des musiques à la fois puissantes et profondes qui mettent en valeur les textes voyageurs et lacrymogènes du rappeur est assez exceptionnelle. Les invités sont quant à eux toujours triés sur le volet. Un saupoudrage de rap ( Le Rat Luciano, Dicidens) et de chant ( Wallen, K-Reen, Cheba Maria) qui avait déjà fait ses preuves sur La mélodie des briques.
Monté sur ressort, déjanté, attachant, la personnalité de Nessbeal contraste avec son rap. Un paradoxe que résume le titre Clown triste : « J’ai toujours le sourire ça cache les souçis ». Des souçis qui s’envolent sur deux titres seulement : On aime ça, titre dansant qui sent bon l’été, le Mister Freeze et la drague ; Casablanca (dar beïda) en hommage à la plus grande ville du Maroc et à ses soirées bouillantes. Ambiance darbouka et thé vert- à bien tenir pour suivre le rythme- assurée.
Le reste est moins festif et nous replonge dans les tourments de sa vie d’homme et d’artiste. Après Peur d’aimer, l’amour est toujours une souffrance sur H.L.M Bonnie and Clyde où Ness demande « une dernière chance » à celle qu’il aime, las de le partager avec la rue. Il prouve une fois encore qu’il est l’un des rares rappeurs à pouvoir parler d’amour sans gêne et sans tomber dans la mièvrerie. Ajoutez à cela des effets sonores que n’auraient pas reniés les Daft Punk, et vous écoutez ce qui se fait de mieux actuellement dans le rap français. Autre grand moment de cet album : La vie des pauvres, porté par une Wallen au top de sa forme dont le chant cristallin plane au-dessus de basses vrombissantes. Du Dirty south énervé de Tu vois ce que je veux dire à l’époustouflant final Ca ira mieux demain, Ness maîtrise tous les genres. On écoutera également avec attention Autopsie d’une tragédie où il relate à un ami parti depuis longtemps son adolescence. Son enfance elle, a été tuée par la France comme il l’affirme dans Réalité française. « Arabes et noirs coupables pour l’éternité », « pauvres en perpétuité dans les faits divers », « familles déchiquetées », la réalité qu’il décrit est cruelle. Un morceau poignant, fataliste et sans issu sur l’intégration à la française. Le meilleur de l’album ?
Certains auraient apprécié qu’il nous surprenne plus au niveau du flow, d’autres seront déroutés par son écriture qui est tout sauf prêt-à-écouter. Ils auront en tout cas écouté un album qui surclasse toutes les sorties actuelles sur bien des points et qui raconte la vie des hommes : « Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. » (Marcel Pagnol).
Chronique rédigée par Fab