|
"Suis-je le gardien de mon frère"
|
Le 23 Mai 2008
|
On a envie de passer au Kärcher cette voix d’homme des cavernes à qui on aurait cloué une pince à linge sur le nez et qui ne saurait rien dire d’autre que « crr crr » à force de tailler des pierres. Mais alors il ne serait plus Sefyu le rappeur à la casquette vissée sur la tête, à l’élocution suspecte et aux bruits étranges répétés comme un Trouble Obsessionnel Compulsif, et l’on aurait pas attendu avec impatience la sortie en ce mois de mai de son deuxième album : Suis-je le gardien de mon frère ? s
Commençons par les mauvaises nouvelles. Marque de fabrique de Sefyu, les imitations et les samples de rechargement d’arme automatique sont surabondants. On frise l’overdose. Seul Au pays du zahef en tire profit, en leur faisant prendre un sens à la fin de chaque rime. On pourrait reprocher la même chose à ses expérimentations vocales. Le délirant Molotov 4 va très loin : deux mots bégayés sur un refrain de 15 secondes, des voyelles finales doublées (« flow efficaAce, qui tabaAsse… »), son pote RR qui gueule entre chaque rime…une bombe du rap français.
Cela donne cependant vite mal à la tête lorsque qu’il abuse de ce rap de laboratoire comme sur Le journal, où les textes semblent noyés sous les artifices vocaux. Poussé à l’extrême, ce renouveau du flow qu’avaient popularisé Booba et Kery James semble ici à bout de souffle et dissimule mal la simplicité du débit de Sefyu. On s’interroge également sur le nombre de morceaux-concepts comme Plus, C pas parce que, Zéro,… qui reposent sur l’utilisation répétée d’un même mot ou groupe de mot sur le même principe qu’Hardcore de Idéal J. Est-ce le signe d’une créativité forte ou d’une paresse dans l’écriture ? Enfin les passages chantés n’égalent pas En noir et blanc. C’est un peu comme si des chanteurs se mettaient au rap…
Les bonnes nouvelles ? Il y a en a plein. Les feuilles de textes de Sefyu ont été imbibées de la tâche d’essence des émeutes plus qu’aucun autre rappeur. L’identité, l’histoire et la violence y occupent la plupart des lignes et on prend plaisir à écouter quelqu’un qui a autant de choses à dire. Il poursuit ainsi son entreprise de mise à l’amende des préjugés et des idées reçues – initiée par La Légende sur l’album précédent – sur C pas parce que et Mon public. Avec le titre éponyme Suis-je le gardien de mon frère ?, il se pose des questions autant qu’il en pose à ceux qui comme lui sont nés dans les cités de France de parents étrangers. Une thérapie collective qui place la responsabilité au cœur de la réflexion et invite les aînés à prendre conscience du pouvoir d’influence qu’ils ont sur les plus jeunes. 3ème guerre relate pour sa part le destin croisé de deux immigrés et leur accueil raté en France.
L’égotrip n’est pas en reste avec l’excellent Attitude sur lequel ses potes du G8 lâchent des couplets bien sentis. On aurait aimé entendre plus Joey Starr sur Seine-Saint-Denis style nouvelle série, qui capte moins notre attention que le souvenir de la première version. Ceux qui avaient apprécié l’ambiance sonore de Qui suis-je ? ne seront pas déçus. Rap d’usine, rap de hangar, c’est toujours froid et pesant, ça sent la tôle et la poudre. Seuls les cœurs d’enfants de Sac de bonbons, le piano léger de 3ème guerre et le joyeux Mon public donneront un peu d’oxygène à ceux que cette ambiance étouffe.
Suis-je le gardien de mon frère ? a donc les défauts de ses qualités. Déjà particulièrement marqué, le style Sefyu va encore plus loin que le premier album, ce qui comblera ses fidèles mais éloignera encore plus ceux qui n’avaient pas accroché au premier album. Les paroles inclues dans la pochette (ça se perd…) nous rappellerons avec plaisir que le rap français pense encore.
Chronique rédigée par Fab