Critique d'Album :
TLF - Rêves de rue
Dans la famille Mkouboi je voudrais le frangin, Ikbal, et le pote du frangin, Alain de l’Ombre : TLF. Certains diront qu’ils sont des pistonnés, qu’ils ne seraient rien sans Rohff (frère d’Ikbal) etc. Possible mais être « frère de » n’a jamais garanti le talent ni le succès (ni la succession soit dit en passant). Beaucoup restait donc à prouver pour les deux gros de Vitry. Beaucoup mais pas tout car loin d’avoir été parachutés dans le rap jeu (t’entends ?) du jour au lendemain par le grand frère du haut de leurs tours, ils y sont parvenus à force de travail, en empruntant les escaliers. Avec Rêves de rue, ils déboulent comme des balles et déballent tout ce qui les chamboulent. Un album efficace à défaut d’être original. Les footballeurs le trouveront plus italien que brésilien en somme.
Avant de devenir Alain de l’Ombre (les bons blazes étaient déjà tous pris), l’homme qui zozote était Dedess, invité d’OGB sur deux titres de la compilation Vitry Club parue en 2001. Quant à Ikbal, on aperçoit sa gentille bouille dans le clip "Les princes de la ville" en 1999. TLF, c’est un peu la Mafia K’1 Fry élastique. Les choses sérieuses commencent en 2003 avec la sortie de la première compilation Talents Fâchés orchestrée par Ikbal. Suivront Talents fâchés 2 et 3 et Rap performance.
Un florilège de classiques : Tu fais pas le poids, l’Ancien, La rime pour la rue, Aïe aïe aïe, Danger, Sans entraînement, Remballe et C’est comme ça où Rohff balance « la violence m’a élevé donc normal je la kiffe ». On découvre Seyfu, Keny Arkana, Kamelancien et d’autres talents cachés passés depuis au premier plan. Fatigués de tendre le micro pour Talents fâchés, Ikbal et Alain de l’Ombre s’en emparent sur Rap performance et font immédiatement exploser le « clashomètre ».
Deux ans plus tôt, les insultes de (MC) Jean Gabin à Kery James dans J’temmerde n’avaient pas enchantées la Mafia K’1 Fry. Deux ans plus tard, c’est toujours tendu et les futurs Thug Life Forever lancent la contre-attaque. Ikbal sur le rugissant Aïe aïe aïe : « j’ai cru entendre que c’était la guerre du rap, ce trou d’balle de Gabin a ouvert le bal », et Alain de l’Ombre (en plus c’est long à écrire) sur le menaçant Ben alors on dit quoi ? : « t’es plus en sécurité on est des fous à lier ». Venant de la cité Robespierre, il était après tout prévisible qu’ils sèment la terreur... Ils récolteront de ces énergiques semailles un « guet-apens » tendu par Gabin et ses petits camarades (selon Kery James), auquel succédera un « guet-apens » tendu à Gabin par Kery James et ses petits camarades (selon Gabin).
Bref une histoire de guets-apens et de petits camarades.
2006 voit la sortie de leur street tape Ghetto drame, aux nombreuses influences Crunk. « Le son sonne sud, normal banlieue sud », justifie Rohff dans Principes. Logique. Le poétique Baise tout montre à ceux qui en doutaient encore que le hardcore est héréditaire.
Rêves de rue n’est pas un disque avec lequel on s’endort paisiblement en bavant sur l’oreiller. Il raconte le passage d’un business (sale) à un autre (propre). Certains réalisent leurs rêves ballon au pied, eux le faisaient « le doigt sur la gâchette ». Des Rêves de rue brisés par la prison. Ils relatent leur arrestation dans GTA, leur jugement et leur incarcération dans Le box. Après la prison vient le rap. C’est Le jour de la paye. Le rap, une passion qu’ils évoquent dans Music mais aussi une bouée pour ne pas replonger (Pourquoi je rap). Un album assez thématique donc, entrecoupé d’inévitables bombements de torse (On sait qui, Baise tout) et d’une pensée pour le Tiers Monde (Un autre monde). Seul l’ensoleillé Pimp my life aux rimes chromées détend un peu l’atmosphère grise et plombée comme le ciel du Val-de-Marne.
Côtés invités, TLF fait appel aux deux excellents Vitriots E-Lone et Pagaille pour des apparitions discrètes. K-Reen et la talentueuse Gen Renard apportent la touche R’n’b, Rohff et Kery James la touche Mafia K’1 Fry. Aux manettes, Koudjo (J’donne ça), Big Nas, Wealstarr (Dirty Hous) et TLF eux-mêmes assurent la moitié des productions. Comme chez Rohff, l’influence étasunienne transparaît clairement sur certains titres, mais pas d’overdose de Crunk ici. Le son est lent, lourd, entêtant comme le piano-orgue de On sait qui. Ne cherchez pas de talent particulier dans l’écriture de TLF. Leur force est moins dans les textes que dans leur capacité à mettre en valeur leur débit clair et assuré. Des bons flows, des instrus galactiques, que demande le peuple ? Alibi Montana voulait emmener le rap de rue le plus loin possible, TLF l’a fait avec ce premier album. Ceux que les « j’vais t’baiser si tu veux m’test » et les histoires de prison fatiguent passeront leur chemin…mais bougeront quand même la tête.
Fabien