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Le 03 Juillet 2008 |
INTERVIEW AL PECO |
Rap2france: Ton album Colonizason est sorti le 10 juin. Les premiers retours sont-ils positifs ?
Al Peco: Ca va. On est content de la façon dont ça se déroule. Malheureusement on n’a pas réussi à avoir de Planète Rap et comme il aurait fallu retarder la sortie de plusieurs mois pour en faire un on a préféré le sortir maintenant car de toute façon, un bon album vit longtemps et ne dure pas deux ou trois semaines donc on va faire du développement sur du long terme.
Rap2france: Pourquoi avoir opté pour la maison de disque Naïve qui est très peu axée sur le rap ?
Al Peco: En partie parce que les autres propositions ne me satisfaisaient pas. Certains labels te disent de changer le titre de ton album, d’autres sont dérangés par le contenu et se disent que ce côté un peu « nouveau Malcom X » ne va parler qu’aux blacks. J’étais surpris des raisons qui expliquaient la frigidité des maisons de disques alors que j’avais un gros buzz. Des rappeurs ont changé le titre de leur album à cause de cela, qu’ils l’aient fait par contrainte ou de manière délibérée. Moi non. C’est pas possible. C’est du rap. Derrière les ventes de disques, il y a avant tout un message à faire passer, et les auditeurs aiment l’authenticité dans ce que tu dis.
Rap2france: La femme du président de la République est également chez Naïve. Ca te fait quoi ?
Al Peco: Oh je m’en fous complètement. J’ai des amis qui me taillaient en me disant « alors M. le ministre de l’Intérieur maintenant il faut que tu fasses un feat avec la première dame » !. Mais comme dans beaucoup de maisons de disques les artistes ne se croisent pas, chacun travaille avec des personnes différentes.
Rap2france: Quel est le concept de la pochette et du titre de l’album ?
Al Peco: Tous ces objets qu’on associe au colonisateur et ma tenue rap un peu old school, c’était pour associer deux mondes, pour dire qu’aujourd’hui avec cette musique on arrive à coloniser la France. C’est un hommage au rap tout simplement, dont je pense être une figure respectable. Rap francophone, rap français, appelle-le comme tu veux. Aujourd’hui des groupes font de très bonnes ventes, c’est une culture bien installée. Quand on fait le tour de la France je m’en rends compte tous les jours. Ca concerne tout le monde, des gars des cités, des gars des pavillons, des noirs, des blancs, des Chinois. Donc c’était un clin d’œil pour montrer que nous avons été colonisés par les armes et qu’aujourd’hui la France l’est par la musique et par la culture, sans violence.
Rap2france: Beaucoup d’auditeurs semblent apprécier particulièrement le titre 100 barres…
Al Peco: Quand j’ai fait ce titre on était aux States où on enregistrait les autres morceaux. Une fois nous étions en voiture et j’écoutais un son de BKS qui a également conçu Petit nègre. Je suis resté deux heures dans la voiture à écrire le texte. Ensuite je suis remontais en studio et je suis resté pendant quatre heures derrière le micro. A un moment je kick je kick…je voulais pas m’arrêter et mon ingénieur du son me dit : « merde mais ça fait 100 barres que tu rappes ! ».
Rap2france: C’est quoi un « Hallal Scarface » ?
Al Peco: Dans l’islam pour faire vite « hallal » désigne ce qui est licite et « haram » ce qui est illicite. C’est comme un jus d’orange que tu presses, certains ont beaucoup de pulpes et d’autres non… Moi je filtre un peu. Le rêve de Scarface on veut tous y arriver. Partir de rien…Maintenant pas par n’importe quel moyen. Il y en a qui vont être avec de la pulpe et d’autres sans pulpe… Braquer, tuer, escroquer… c’est pas « hallal » ça. Donc être un «i> hallal Scarface » c’est être un gars qui s’est bougé le cul.
Rap2france: Petit nègre évoque le destin tragique d’un immigré. Etant toi-même immigré, c’est un thème qui te touche particulièrement ?
Al Peco: J’aime tous les morceaux mais celui-ci est très poignant parce qu’il raconte la vérité de beaucoup d’immigrants arrivés ici. C’est un thème dont les gens parlent peu, ce côté immigration subie vu par l’immigré lui-même. Beaucoup arrivent et pètent un câble. Toutes les choses que tu ne connaissaient pas, les crédits, les cartes bleus, le rythme de vie parisien… ils entrent dans un mode de vie tellement illusoire que petit à petit ils oublient pourquoi ils sont venus. S’ils n’ont pas de travail, ils ne peuvent pas avouer à leur famille qu’ils ont échoué. Alors souvent ils ne gèrent pas la pression et ils craquent rentrent dans des trucs bizarres. Château-Rouge (quartier populaire de Paris ndlr) est un très bon exemple de cette réalité là. Ce sont tous des « bledars ». Sous la pression ils sont tombés dans des trucs extrêmes, ils sont là comme des loques humaines, perdus, sans famille. C’est pour ça que je dis que s’ils avaient su peut être qu’ils seraient restés au bled, car ils ne savent pas ce qui les attend quand ils viennent, même s’ils sont plus préparés aujourd’hui qu’avant.
Rap2france: En mars dernier, des émeutes ont éclaté dans le monde entier et notamment en Afrique en réaction à l’augmentation des denrées alimentaires de base. Toi qui viens du Mali et qui fais des études d’économie, quel regard porte-tu sur ces événements ?
Al Peco: Pour qu’une civilisation se construise je pense qu’il y a des étapes. Il faut passer par l’éducation, la santé, et l’autosuffisance alimentaire. Beaucoup de pays africains importent ce qu’ils consomment et exportent ce qu’ils produisent eux-mêmes. Et du fait de la concurrence mondiale, on vend au plus offrant c'est-à-dire qu’un pays pauvre d’Afrique va préférer vendre au Mexique qui paie mieux plutôt qu’à un voisin d’Afrique. C’est l’aspect pervers du commerce mondial. L’autosuffisance alimentaire est essentielle. Si on n’y arrive pas par pays, alors organisons nous au moins par zone, par groupes. C’est aussi une question de mentalité. Aujourd’hui au Mali les entreprises de téléphones portables sont celles qui font le plus de profit, parce qu’un gardien qui gagne 30 euros par mois va payer 15 euros par mois pour téléphoner à je ne sais pas qui parce que c’est la mode et tout le monde en veut. Donc on avance un peu comme ça, comme un crabe sur trois pattes et demi. Il ne faut pas sauter les étapes sinon on ne s’en sortira jamais.
Rap2france: Une loi contre le téléchargement illégal est en préparation, quel est ton avis sur cette pratique qui divise les rappeurs ?
Al Peco: Le fait d’être artiste est une fonction un peu bizarre pour les gens. Ils se disent que ce n’est pas réellement du travail, que c’est avant tout du kiff. Je peux comprendre qu’on télécharge d’abord pour voir si l’album est bon avant de l’acheter. Mais quand tu sors un album que 30 000 personnes téléchargent et que t’en vends 7000 ou 8000 ça fout un peu la rage. Quelque part c’est au client de comprendre surtout qu’aujourd’hui on fait énormément d’efforts en mettant la pression sur les maisons de disques pour que les albums ne soient pas chers. Je pense qu’il faut des efforts des deux côtés pour que cette musique continue à vivre. Quand tu achètes, tu donnes la possibilité à l’artiste de faire d’autres albums.
Rap2france: Tes projets ?
Al Peco: Beaucoup de concerts en préparation. Quelques concerts à Toulouse, une tournée au Mali au mois d’août et une autre en France à la rentrée. On va « colonizasonner » toute la France !
Interview réalisé par Fab et Aleko pour Rap2france.com
Interview réalisé par Fab